Le café arabe à la cardamome, de la torréfaction à la tasse

Le café arabe à la cardamome est une boisson du Moyen-Orient : un café très finement moulu, cuit sans filtre dans sa cafetière et parfumé aux graines vertes d'Elettaria cardamomum. Au Levant, la torréfaction reste claire, l'épice se broie avec le grain, et le service obéit à des règles précises.

En bref

  • Le mélange se broie juste avant la préparation : la cardamome verte passe au moulin avec le grain, jamais en poudre dans la tasse.
  • Comptez une à deux gousses pour six grammes de café moulu, à ajuster selon la fraîcheur des graines et votre goût.
  • L'eau part froide et monte à feu doux, à la turque : elle ne doit jamais bouillir franchement, sinon la mousse retombe.

Ce que la cardamome apporte au café arabe

La cardamome verte est la gousse séchée d'Elettaria cardamomum, une plante de la famille du gingembre. Chaque gousse contient une dizaine de petites graines noires, et ce sont elles qui portent l'arôme : la gousse elle-même n'est qu'une enveloppe. Le composé dominant de son huile essentielle est le cinéole, la même molécule que l'on retrouve dans l'eucalyptus, ce qui explique cette impression fraîche et légèrement camphrée en fin de bouche.

Sur le café, l'effet est double. La cardamome adoucit l'amertume perçue sans qu'on ait besoin de sucre, et elle prolonge la sensation en bouche bien après la dernière gorgée. C'est une épice coûteuse, souvent citée juste derrière le safran et la vanille, ce qui explique pourquoi les mélanges bon marché en contiennent si peu. Dans l'arsenal aromatique syrien, elle occupe la même place que la fleur d'oranger en pâtisserie : une signature plus qu'un simple assaisonnement.

Cardamome verte ou cardamome noire ?

Les deux n'ont ni la même origine botanique ni le même usage. La cardamome verte est fine, citronnée, presque florale. La cardamome noire vient d'une autre espèce, Amomum subulatum, et ses grosses gousses brunes sont séchées au-dessus d'un feu, ce qui leur donne un goût franchement fumé. Cette dernière parfume les ragoûts et les riz, jamais le café : son caractère de fumée écraserait complètement la tasse. Pour un café à la cardamome, c'est donc la verte, et elle seule.

La torréfaction, vrai marqueur régional

C'est ici que les traditions du monde arabe se séparent nettement. Dans le Golfe, la boisson porte le nom de qahwa et sa torréfaction est très claire, parfois à peine colorée : la boisson obtenue est blonde, presque translucide, et le goût de l'épice domine celui du grain. Au Levant, la torréfaction est nettement plus poussée, plus proche de celle du café turc, et la cardamome vient soutenir un café déjà corsé plutôt que le remplacer.

Cette différence a une histoire. Le café remonte du Yémen vers La Mecque puis Le Caire au XVIe siècle, et les villes syriennes connaissent les maisons de café avant Istanbul, où les premières ouvrent au milieu du même siècle. Alep, carrefour marchand entre l'Orient et la Méditerranée, reçoit ainsi la boisson par la route du sud et la méthode de préparation par la route du nord. Les siècles de commerce caravanier ont laissé cette double influence dans la tasse.

Le Golfe pousse encore plus loin l'aromatisation en ajoutant du safran, parfois du clou de girofle ou de l'eau de rose. Les préparations levantines restent plus sobres : du café, de la cardamome, et rien d'autre.

La mouture : plus fine que pour un espresso

Un café arabe ne se filtre pas. La poudre reste dans la tasse et se dépose au fond, ce qui impose une mouture beaucoup plus fine que celle d'un espresso : la texture visée est celle du sucre glace, impalpable entre les doigts. Une mouture trop grossière donne un marc granuleux qui remonte à la première gorgée et une extraction incomplète.

La plupart des moulins électriques à lames ne descendent pas assez bas et chauffent la poudre au passage. Mieux vaut utiliser un moulin à meules coniques réglé au plus fin, ou le moulin à main en laiton que l'on trouve encore dans les souks. Le mieux reste de broyer les graines de cardamome avec le café, dans le même geste : les huiles volatiles de l'épice s'échappent en quelques heures une fois la gousse ouverte, et une cardamome moulue achetée déjà mélangée au café aura perdu l'essentiel de sa saveur avant d'arriver chez vous.

Préparer un café arabe à la cardamome

Les proportions

Pour deux petites tasses de 60 à 70 ml :

  • 12 g de café fraîchement moulu, soit deux cuillères à café bien bombées
  • 2 à 4 gousses de cardamome verte, écrasées et broyées avec le café
  • 150 ml d'eau froide
  • du sucre selon le goût, à ajouter avant la cuisson et jamais après

Le dosage de l'épice est affaire de préférence et de fraîcheur. Essayez d'abord avec une seule gousse par tasse : des graines récentes parfument beaucoup plus qu'un sachet ouvert depuis six mois, et l'excès rend la boisson mentholée plutôt qu'aromatique.

La cuisson

Versez l'eau froide et le mélange de café moulu dans une cafetière à long manche, que le Levant désigne sous le nom de rakwé et la Turquie sous celui de cezve. Mélangez une fois pour mouiller toute la mouture, puis posez sur feu doux sans plus y toucher. Le café monte lentement, une mousse épaisse se forme et gonfle vers le bord : retirez du feu juste avant qu'elle ne déborde, laissez retomber quelques secondes, puis remettez à chauffer. Répétez deux ou trois fois.

Il ne faut pas laisser bouillir franchement. Une ébullition détruit la mousse, que l'on ne rattrape plus, et extrait des composés amers. Versez d'abord un peu de mousse dans chaque tasse, puis complétez, et patientez une minute pour que le marc se dépose. Une cafetière ordinaire à piston ou une machine à espresso ne conviennent pas : ni l'une ni l'autre ne permettent cette montée progressive.

Les variantes de la recette

La recette de base admet plusieurs écarts, tous traditionnels. Le Golfe ajoute quelques filaments de safran, parfois de l'eau de rose, ce qui donne cette couleur ambrée reconnaissable. Un bâton de cannelle cuit avec le café adoucit encore l'amertume, et un seul clou de girofle suffit à changer tout le profil de la tasse. Reste que la version levantine classique se passe de tout cela.

Décoction ou infusion : deux écoles

Le café arabe est une décoction : la poudre cuit dans l'eau et n'en est jamais séparée. C'est ce qui le distingue d'un café filtre, où l'eau ne fait que traverser la mouture. Une variante répandue dans le Golfe procède autrement. Le café cuit seul, puis on le retire du feu pour y laisser infuser les graines de cardamome écrasées une dizaine de minutes, couvercle fermé. L'épice y gagne en netteté florale et perd le côté cuit que donne une ébullition prolongée.

Au Liban comme en Syrie, la méthode classique reste le broyage commun : cardamome et café passent ensemble au moulin et cuisent d'un seul tenant. À défaut de rakwé, une petite casserole à fond épais fait l'affaire, à condition de verser doucement et de ne plus mélanger une fois la mousse formée. Le résultat est moins mousseux, la différence de goût est négligeable.

Le rituel du service au Levant

Le service compte autant que la recette. Dans le Golfe, la boisson passe par une verseuse au bec courbe connue sous le nom de dallah, devenue emblème régional, et se boit dans des tasses sans anse. Au Levant, on sert directement du rakwé dans de petites tasses à anse, souvent posées sur un plateau de cuivre.

Quelques usages reviennent partout au Moyen-Orient. On sert de la main droite, en commençant par l'aîné ou par l'invité. La tasse ne se remplit qu'au tiers : un service généreux signifierait qu'on souhaite en finir vite. L'usage veut qu'on n'en propose pas plus de trois, et l'invité fait comprendre qu'il a terminé en secouant légèrement sa tasse d'un côté à l'autre plutôt qu'en refusant à voix haute.

Le café arabe ne se boit jamais avec du lait : ni au Levant ni dans le Golfe l'ajout n'a de tradition, et il masquerait entièrement la cardamome. Il se déguste en revanche presque toujours avec quelque chose de sucré. Des dattes en premier lieu, dont la douceur compense l'absence de sucre dans la tasse, mais aussi les pâtisseries aux pistaches et au sirop lors des visites. Une fois la tasse vide, le marc resté au fond ouvre une autre tradition : retournée sur la soucoupe, elle se lit, et la lecture du marc reste un moment de convivialité familiale dans toute la région.

Questions fréquentes sur le café arabe

Peut-on utiliser de la cardamome moulue du commerce ?

Oui, mais le résultat est nettement en dessous. La cardamome moulue vendue en sachet a perdu une grande partie de ses huiles volatiles, et il en faut alors beaucoup plus pour un parfum moins intense. Si vous n'avez que cela, ajoutez-la au café moulu au moment de la préparation, jamais dans la tasse.

Quelle différence avec le café turc ?

La méthode de cuisson est la même, la mouture aussi. Ce qui change est la torréfaction, plus foncée pour un café turc, et la cardamome, systématique dans le café arabe alors qu'elle reste facultative en Turquie. Le sucre, enfin, se cuit avec l'eau dans la préparation turque, tandis que le Golfe boit sa qahwa sans aucun sucre.

Le café à la cardamome a-t-il des vertus particulières ?

La cardamome est traditionnellement considérée comme digestive dans tout l'Orient, et on lui prête la propriété de rafraîchir l'haleine. Ce sont des usages anciens, dont les bienfaits ne sont pas démontrés. Rien dans sa préparation n'a d'effet particulier sur la santé, sa teneur en caféine est celle d'un café ordinaire, et les pays qui le consomment y voient une boisson de convivialité plutôt qu'un remède.

Où acheter du bon café à la cardamome ?

Le plus sûr est d'acheter séparément les deux ingrédients, chez un épicier oriental ou un torréfacteur : des gousses entières d'un vert soutenu, et un café d'origine arabica torréfié clair à moyen. Les mélanges tout prêts sont commodes mais souvent pauvres en épice, et impossibles à doser à votre goût.

Choisir ses graines et les conserver

Une bonne gousse est verte, ferme, et libère un parfum frais et immédiat quand on la presse entre deux doigts. Une gousse pâle, sèche ou qui s'ouvre toute seule a séjourné trop longtemps en rayon. Les graines à l'intérieur doivent être noires et collantes, jamais brunes et poudreuses.

Conservez les gousses entières, à l'abri de la lumière et de la chaleur, dans un bocal hermétique, et n'ouvrez que ce que vous allez broyer. Entières, elles gardent leur parfum plus d'un an, jusqu'au jour où on les broie ; moulues, quelques semaines à peine. Un conseil vaut d'ailleurs pour toutes les épices de la cuisine levantine, et il tenait déjà dans les allées voûtées du marché couvert : acheter peu, et acheter souvent.

Derniers articles

Dans le même esprit