Classé avec l'ancienne ville d'Alep au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1986, le souk d'Alep, ou souk al-Madina, a été l'un des plus grands marchés couverts du monde arabe. Ravagé par la guerre civile syrienne à partir de 2012, il renaît par parties grâce à des chantiers de restauration, sans avoir retrouvé son ancienne grandeur. Les cinq millénaires de l'histoire d'Alep, de la cité antique à l'époque ottomane, se lisent dans ses pierres.
- Où
- Au cœur de la vieille ville d'Alep, en Syrie, entre la porte Bab Antakya à l'ouest et le pied de la citadelle à l'est.
- Quoi
- Un réseau de souks spécialisés et de khans (caravansérails) couverts de voûtes de pierre, bâti et remanié du XIIIe au XIXe siècle.
- Depuis 2012
- Incendies et combats ont détruit une grande partie des galeries ; des tronçons restaurés ont rouvert à partir de 2019.
Qu'est-ce que le souk al-Madina ?
Le nom de souk al-Madina (souq al-Madina dans la transcription anglaise, Aleppo souq pour les guides en anglais) désigne le marché de la « ville », par opposition aux faubourgs. Il ne s'agit pas d'un bâtiment unique mais d'un tissu de rues marchandes couvertes, parallèles ou perpendiculaires à l'axe principal qui reliait la porte d'Antioche (Bab Antakya) à la citadelle. Cet axe reprend en partie le tracé de la grande rue à colonnades de la ville hellénistique et romaine : le souk d'Alep pose ses voûtes sur un plan vieux de plus de deux mille ans.
La longueur cumulée des galeries est souvent annoncée autour de treize kilomètres ; d'autres décomptes donnent une dizaine de kilomètres, selon qu'on inclut ou non les khans et les ruelles secondaires. Le chiffre exact compte moins que l'échelle : aucun autre souk couvert de Syrie, Damas compris, n'atteignait cette densité de boutiques sous voûte. Avant la guerre, plusieurs milliers d'échoppes y étaient recensées, chacune souvent large de deux ou trois mètres, ouverte sur la rue par un volet de bois.
Le marché se divise en quartiers de métiers. Chaque souk porte le nom de ce qu'on y vendait : souk al-Attarine pour les épiciers et droguistes, souk al-Saqatiyya pour les abats et la viande, souk al-Zarb, souk des tisserands, souk des orfèvres, souk du savon. Cette organisation par corporations, héritée du Moyen Âge, a survécu jusqu'au XXIe siècle : en 2010 encore, on cherchait une étoffe ou une épice en allant dans la bonne rue plutôt que chez un commerçant précis.
Une histoire de marchands, du Moyen Âge à l'Empire ottoman
Alep doit son souk à sa position. La ville se trouve au débouché des routes caravanières venues de Mésopotamie, de Perse et d'Inde, à quelques jours de marche des ports de la Méditerranée. Les soieries, les épices, l'indigo et les pierres précieuses y changeaient de mains avant de partir vers l'Europe. Les galeries couvertes que l'on connaît datent pour l'essentiel des époques ayyoubide et mamelouke (XIIIe-XVe siècles), puis de l'époque ottomane, qui a bâti les plus grands khans.
Au XVIe et au XVIIe siècle, Alep compte parmi les premières places commerciales de l'Empire ottoman. Les Vénitiens, puis les Français, les Anglais et les Hollandais y installent des consuls et des comptoirs. Les marchands européens logent dans les khans, ces grandes cours rectangulaires entourées de deux étages de galeries : magasins au rez-de-chaussée, chambres à l'étage, une seule porte monumentale fermée le soir. Le khan al-Gumruk, achevé en 1574, servait de douane et d'entrepôt aux négociants étrangers ; le khan al-Wazir et le khan al-Saboun comptent parmi les façades les plus photographiées de la vieille ville.
Le souk fonctionnait avec ses mosquées, ses hammams et ses madrasas : on y priait, on s'y lavait et on y étudiait sans quitter les voûtes. Le déclin commence au XIXe siècle, quand l'ouverture du canal de Suez (1869) détourne une partie du commerce vers la mer. Le marché reste pourtant le centre économique de la ville jusqu'en 2011, fréquenté chaque jour par les habitants autant que par les touristes.
Pourquoi le souk d'Alep est-il classé par l'UNESCO ?
L'UNESCO n'a pas inscrit le souk seul mais l'ensemble de l'ancienne ville d'Alep, en 1986, au titre du patrimoine culturel. La fiche du Centre du patrimoine mondial retient la continuité exceptionnelle d'un tissu urbain habité depuis l'Antiquité, où se superposent les apports hittites, hellénistiques, romains, byzantins, ayyoubides, mamelouks et ottomans. La citadelle, la Grande Mosquée, les madrasas, les maisons à cour et le souk forment un ensemble que l'organisation juge représentatif des villes marchandes du monde arabe.
En 2013, après les premiers incendies, l'ancienne ville d'Alep a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondial en péril, avec les cinq autres sites syriens classés. Cette inscription ne change rien au statut juridique des lieux mais signale à la communauté internationale que le bien perd les qualités qui ont justifié son classement, et ouvre la voie à une aide technique pour la restauration.
Quel est l'impact de la guerre sur le souk ?
La bataille d'Alep commence à l'été 2012. Fin septembre de cette année-là, un incendie déclenché par les combats se propage dans les galeries : les boutiques en bois, les stocks de tissus et de savon nourrissent le feu, qui détruit plusieurs centaines d'échoppes en quelques jours. La vieille ville se trouve ensuite sur la ligne de front pendant plus de quatre ans. En avril 2013, le minaret seljoukide de la Grande Mosquée, voisin du souk, s'effondre.
Quand les combats cessent en décembre 2016, les évaluations menées par l'UNESCO et l'UNITAR à partir d'images satellites montrent une vieille ville très endommagée : voûtes effondrées, façades de khans éventrées, toitures disparues. Une grande partie du souk couvert est détruite ou gravement touchée. Le séisme de février 2023, qui a frappé le sud de la Turquie et le nord de la Syrie, a encore fragilisé des bâtiments déjà atteints.
Entre 2012 et 2016, la vieille ville est coupée en deux : les groupes rebelles tiennent une grande partie du souk, l'armée syrienne la citadelle toute proche. Les bombardements, les tunnels piégés creusés sous les monuments et l'offensive finale de l'automne 2016 vident le marché de toute activité ; les photos de l'époque montrent un souq désert, aux voûtes percées.
Au-delà des pierres, la guerre a dispersé les commerçants. Beaucoup de familles qui tenaient la même boutique depuis plusieurs générations ont quitté Alep ou la Syrie ; les ateliers de tissage et de savonnerie ont fermé ou se sont déplacés. Reconstruire le souk, c'est donc aussi faire revenir ceux qui le faisaient vivre.
Comment le souk d'Alep a-t-il été restauré ?
Les premiers travaux démarrent dès 2017 : déblaiement, étaiement des voûtes, inventaire des pierres réutilisables. Le projet le plus visible est celui du souk al-Saqatiyya, restauré par le Trust Aga Khan pour la culture avec des partenaires syriens et rouvert en 2019 : voûtes reconstruites en pierre locale, éclairage, réseaux refaits, boutiques rendues à leurs anciens occupants. D'autres tronçons ont suivi, comme le souk al-Khabiyeh ou des parties du souk al-Attarine, menés par le même Trust, par des fondations syriennes et avec l'appui du PNUD.
La méthode suit les règles de la conservation patrimoniale : reprendre les techniques d'origine (voûtes en pierre de taille, mortier de chaux), réutiliser les blocs récupérés, documenter chaque intervention. Les chantiers servent aussi de formation pour une nouvelle génération de tailleurs de pierre et de maçons, métiers que la guerre avait presque fait disparaître.
Le bilan reste partiel. Plusieurs souks et khans attendent encore leur reconstruction, et le financement dépend de bailleurs internationaux dont l'engagement a varié avec la situation politique de la Syrie, en particulier après le changement de pouvoir de décembre 2024. Le souk restauré est un souk en cours de travaux, où des tronçons neufs voisinent avec des galeries encore en ruine.
Le souq reconstitué : drones, archéologie et expositions
Avant même la fin des combats, des équipes de relevé ont documenté ce qui restait. La société française Iconem a photographié la vieille ville par drone pour produire des modèles en trois dimensions des vestiges ; ces relevés servent aujourd'hui de référence aux architectes chargés de la réhabilitation et aux spécialistes d'archéologie qui datent les maçonneries mises au jour par les destructions.
Ces images ont été montrées au public en France. L'exposition « Cités millénaires, voyage virtuel de Palmyre à Mossoul », présentée à l'Institut du monde arabe à Paris d'octobre 2018 à février 2019, faisait découvrir le souk d'Alep reconstitué en projection, avant et après la guerre. D'autres expositions à Paris et en Europe ont puisé dans les fonds photographiques anciens pour rendre visible l'architecture de la médina d'Alep, ses voûtes, ses khans et la tradition marchande qui s'y transmettait.
Quels produits peut-on acheter au souk ?
Le souk d'Alep vivait de produits liés à la ville, et la vente se faisait au détail comme en gros, selon une tradition de marchandage qui fait partie de la visite. Le savon d'Alep, à l'huile d'olive et à l'huile de baies de laurier, se vendait en pains marqués du sceau du fabricant ; les soieries, les brocarts et les tissus de coton venaient des ateliers des quartiers voisins. Le travail des savonniers, des tisserands et des dinandiers est détaillé dans notre page sur l'artisanat d'Alep, du savon de laurier aux soieries.
Le quartier des épiciers reste le plus parfumé : piment d'Alep séché en flocons, cumin, sumac, mélanges de sept-épices, pistaches, pâtes de fruits et fruits secs. La plupart de ces produits forment la base de la cuisine syrienne ; on retrouve leur usage et leurs associations dans le guide des épices orientales comme le za'atar et le sumac. Viennent ensuite les bijoux d'or et d'argent du souk des orfèvres, les tapis et kilims, les objets de cuivre martelé et les narguilés.
- Savon : pains d'huile d'olive et de laurier, séchés plusieurs mois.
- Épices : piment d'Alep, cumin, sumac, cardamome pour le café.
- Textiles : soie, brocart, keffiehs, nappes brodées.
- Métal et bijoux : cuivre martelé, or et argent au poids.
- Tapis : kilims tissés et tapis noués, souvent venus d'autres régions.
Dans les tronçons rouverts, la plupart de ces métiers ont repris, mais l'offre reste plus réduite qu'avant 2011, et une partie des commerçants vend désormais surtout aux habitants plutôt qu'aux visiteurs.
Comment visiter le souk d'Alep ?
Avant toute visite, la première source à consulter est la page Syrie des conseils aux voyageurs de France Diplomatie, mise à jour par le ministère des Affaires étrangères : la situation sécuritaire du pays évolue et détermine si un voyage est envisageable. Les visiteurs qui s'y rendent entrent en général par l'ouest, à Bab Antakya, et remontent l'axe principal vers la citadelle, en s'écartant dans les souks latéraux et les khans ouverts.
Un parcours classique relie la tour de l'horloge de Bab al-Faraj, construite à la fin du XIXe siècle, à la citadelle d'Alep, en passant par la Grande Mosquée et les khans de la vieille ville. Le Musée national d'Alep, situé hors de la vieille ville, conserve les collections archéologiques de la région, de l'âge du bronze à l'époque islamique ; il a rouvert partiellement après la guerre. Pour situer le souk dans la ville d'aujourd'hui, les quartiers détruits et ceux qui ont repris vie, voir aussi ce que deviennent les quartiers de la cité millénaire.
Les horaires suivent la vie commerçante : les boutiques ouvrent le matin et ferment avant la nuit, et le vendredi, jour de prière, une grande partie du marché reste fermée jusqu'à l'après-midi. Ceux qui ne peuvent pas faire le voyage trouvent des photos et images de collection du souk d'avant-guerre dans les fonds des musées et des agences photographiques, utiles pour mesurer ce qui a disparu.
Souk d'Alep : ce que l'on demande avant d'y aller
Le souk d'Alep est-il le plus grand marché couvert du monde ?
Il est souvent présenté ainsi, avec une longueur de galeries autour de treize kilomètres. Aucun classement officiel ne l'établit, mais il comptait avant 2012 parmi les plus grands souks couverts historiques du monde, devant celui de Damas.
Le souk d'Alep est-il ouvert aujourd'hui ?
En partie. Les tronçons restaurés depuis 2019, comme le souk al-Saqatiyya, accueillent de nouveau des boutiques, tandis que d'autres galeries et plusieurs khans sont encore en ruine ou en chantier.
Quelle différence entre un souk et un khan ?
Le souk est une rue marchande bordée de boutiques. Le khan est un bâtiment fermé autour d'une cour, où les marchands de passage logeaient, stockaient leurs marchandises et traitaient leurs affaires en gros.
















