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Artisanat d'Alep : les métiers d'art qui ont fait la renommée de la cité

Artisanat d'Alep : les métiers d'art qui ont fait la renommée de la cité

L'artisanat d'Alep, en Syrie, est l'histoire d'un lieu : le souk de la vieille ville d'Alep, où savonniers, tisserands de soie et cuivriers ont travaillé du XIIe au XXe siècle. Livres, articles de revue et nouvelles études en dressent l'inventaire, patrimoine mondial et savon d'Alep compris.

Quatre repères sur l'artisanat alépin

Un lieu
Le souk d'Alep et ses khans, lieu de travail de l'artisanat traditionnel depuis le Moyen Âge.
Un produit phare
Le savon d'Alep, à l'huile d'olive et de baies de laurier, patrimoine culturel immatériel de la Syrie.
Une rupture
La guerre civile en Syrie, après 2012, qui a détruit une grande partie de la vieille ville d'Alep.
Une histoire écrite
Un siècle de livres, d'articles de revue et de nouvelles études sur l'histoire d'Alep et de son artisanat.

Pourquoi Alep est devenue une ville d'artisans

L'artisanat d'Alep doit tout au lieu où la ville s'est bâtie, dans le nord de la Syrie. Située au débouché des routes qui reliaient la Mésopotamie, l'Anatolie et la Méditerranée, Alep a servi du XIIe au XIXe siècle d'entrepôt aux caravanes de la route de la soie. Les marchands vénitiens, génois puis français y avaient leurs comptoirs, et les produits finis partaient vers l'Europe par le port d'Alexandrette. Cette demande régulière a fixé dans la ville des ateliers qui transformaient sur place les matières premières : la soie brute, le coton, le cuivre, l'huile d'olive.

L'histoire urbaine d'Alep explique la concentration de ces ateliers. Le livre de référence reste celui de l'orientaliste Jean Sauvaget, Alep. Essai sur le développement d'une grande ville syrienne, des origines au milieu du XIXe siècle, paru en 1941 : il décrit comment le souk s'est organisé en rues spécialisées autour de la grande mosquée. Pour remonter plus loin, notre récit de 5 000 ans de civilisation syrienne retrace les dynasties qui ont façonné la ville avant l'arrivée des Ottomans.

Sous l'Empire ottoman, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, Alep était l'une des trois plus grandes villes de l'empire après Istanbul et Le Caire. Les corporations (les taifa) encadraient chaque métier : apprentissage, qualité, prix de vente. L'époque ottomane a ainsi laissé un territoire urbain ancien où l'on fabriquait, stockait et vendait au même endroit, un modèle qui a tenu jusqu'au XXe siècle.

Le souk et ses khans, lieu de travail des artisans

Le souk d'Alep, ou souk al-Madina, formait un réseau d'une douzaine de kilomètres de ruelles couvertes entre la citadelle et la porte d'Antioche. Il n'était pas seulement un marché : c'était le lieu de production de l'artisanat alépin. Chaque rue regroupait une corporation, souk des cuivriers, souk des parfumeurs, souk des tisserands, souk de l'or, et les khans (caravansérails à cour intérieure) abritaient à l'étage les ateliers et les entrepôts.

Le khan al-Saboun, littéralement le « caravansérail du savon », et le khan al-Wazir comptent parmi les plus connus. Pour une visite rue par rue et ce qu'on y trouvait avant 2012, voir notre page sur le plus grand marché couvert du monde. En 1986, l'UNESCO a inscrit la vieille ville d'Alep sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, inscription qui couvre le souk, la citadelle et les khans ; le site a rejoint la liste du patrimoine en péril en 2013, en pleine guerre.

Les grands métiers de l'artisanat alépin

Cinq familles d'ateliers ont fait la réputation de la ville. Elles ne pèsent pas le même poids aujourd'hui : certaines ont presque disparu, d'autres se sont déplacées.

MétierMatière et techniqueSituation après la guerre
SavonnerieHuile d'olive et huile de baies de laurier, cuisson et séchage lentLe plus vivant, en Syrie comme en exil
Tissage de la soie et du cotonMétiers à bras, damassés, brocarts, tissus rayésTrès affaibli, quelques ateliers relancés
DinanderieCuivre martelé, ciselé, étaméAteliers dispersés, transmission fragile
Verre souffléVerre coloré aux oxydes métalliquesDevenu rare
OrfèvrerieOr et argent, filigrane, bijoux de mariageCommerce repris dans le souk de l'or

Le savon d'Alep, savoir-faire du maître savonnier

Le savon d'Alep authentique repose sur deux ingrédients : l'huile d'olive et l'huile de laurier, tirée des baies de laurier, avec de la soude et de l'eau. Le maître savonnier cuit la pâte en hiver dans de grandes cuves, la coule sur le sol de l'atelier, la découpe en cubes frappés du sceau de la savonnerie, puis l'empile en tours ajourées pour un séchage de plusieurs mois, souvent plus d'un an. La saponification se fait à chaud, et la proportion d'huile de baie de laurier distingue les qualités. La recette de savon d'Alep et ses vertus dermatologiques sont détaillées dans notre fiche sur sa fabrication et son utilisation au quotidien.

L'UNESCO a inscrit ce savoir-faire en décembre 2024 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, à la demande de la Syrie. Le dossier publié sur le site de l'UNESCO décrit le processus, les acteurs locaux et la transmission familiale. C'est l'histoire du savon d'Alep qui a le mieux traversé le conflit : un produit simple, stockable, que la diaspora a pu reproduire ailleurs. Le savon liquide vendu sous ce nom n'a en revanche rien de traditionnel.

Le textile artisanal : soie, coton et broderie

Le tissage fut longtemps le premier employeur de la ville. Au XIXe siècle encore, des milliers de métiers à bras produisaient des soieries et des cotonnades rayées, les alaja, exportées dans tout l'Empire ottoman. Le tisserand alépin réalisait des damassés et des brocarts dont un seul motif pouvait demander des semaines. La concurrence des textiles industriels européens, dès la fin du XIXe siècle, a réduit cet artisanat textile bien avant la guerre actuelle. Les broderies au fil d'or, destinées aux trousseaux, ont mieux résisté parce qu'elles relevaient du travail à domicile.

Cuivre, verre et orfèvrerie

Dans le souk des cuivriers, on martelait plateaux, aiguières et bassines, puis on les ciselait de motifs floraux ou d'inscriptions. Le souffleur de verre produisait des verres colorés aux oxydes de métaux, bleu turquoise, vert, ambre, selon des dosages transmis oralement. Les orfèvres du souk de l'or fabriquaient bijoux de mariage, bracelets et pièces en filigrane. Ces trois savoir-faire dépendaient d'une clientèle locale aisée et de pèlerins de passage ; la baisse de cette demande les a rendus plus vulnérables que la savonnerie.

Ce que la guerre a détruit dans la ville ancienne

À partir de l'été 2012, Alep est devenue une ligne de front entre le régime syrien et les groupes d'opposition. Le souk a brûlé dès septembre 2012, le minaret de la grande mosquée s'est effondré en 2013, et de nombreux khans ont subi des dégâts. Les combats dans la vieille ville d'Alep ont duré jusqu'en décembre 2016. Ils ont détruit ou livré au pillage une grande partie des ateliers, et des milliers d'artisans ont quitté la ville.

La perte ne tient pas seulement aux murs. Un art manuel se transmet par le geste, dans l'atelier, de maître à apprenti : quand l'atelier ferme et que la famille part, la chaîne se rompt. Les chercheurs qui ont travaillé sur le sujet, dans des articles de revue comme dans des ouvrages collectifs publiés par l'Institut français du Proche-Orient, insistent sur ce point : on peut reconstruire un khan en quelques années, pas reformer une génération d'artisans.

L'Ifpo, replié à Beyrouth depuis la fermeture de ses locaux syriens, conserve des archives, des photographies et des relevés de terrain qui servent aujourd'hui d'inventaire de référence pour la ville ancienne. Des équipes d'université, à Paris comme dans d'autres pays, s'appuient sur ces fonds pour documenter la provenance des objets et la manière dont chaque atelier fonctionnait.

Reconstruire l'artisanat traditionnel, base d'une dynamique locale

Depuis 2017, des chantiers ont restauré plusieurs secteurs du souk, notamment avec l'appui de la Fondation Aga Khan pour la culture et de programmes soutenus par l'UNESCO. Des boutiques ont rouvert autour de la citadelle, et des savonniers ont repris la production dans la ville ancienne. Cette reprise reste partielle : électricité rare, matières premières chères, clientèle appauvrie, sanctions qui compliquent l'exportation. Les séismes de février 2023 ont encore fragilisé des bâtiments.

L'idée défendue par les acteurs locaux est que l'artisanat traditionnel peut servir de base à une dynamique locale sur un territoire urbain ancien : rouvrir un atelier fait revenir des habitants, des fournisseurs, des acheteurs. Dans l'économie de la ville, la production artisanale reste une activité qui demande peu de capital et beaucoup de main-d'oeuvre qualifiée, ce qui en fait un levier de développement réaliste. La provenance compte aussi : un objet dont l'origine alépine est attestée trouve plus facilement preneur à l'étranger. La logique est la même que celle des autres arts de vivre alépins, cuisine comprise, que présente notre page sur le patrimoine et les traditions de la ville.

Les savoir-faire alépins en exil

La diaspora a emporté une partie de ces savoir-faire. Des savonniers syriens produisent aujourd'hui leur savon dans le sud de la Turquie, autour de Gaziantep, et en Europe, en France et en Allemagne notamment, avec les recettes de leurs familles. Des brodeuses et des tisserands enseignent leur technique dans des associations ou des centres culturels. Le musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem), à Marseille, conserve de son côté des objets de l'artisanat syrien qui documentent ces savoir-faire.

Ce déplacement pose une question d'authenticité. Un savon fabriqué en France selon la recette alépine reste-t-il un savon d'Alep ? Les producteurs exilés répondent que le savoir-faire voyage avec la personne ; d'autres estiment que l'appellation devrait rester liée au lieu. La réponse n'est pas tranchée, et elle concerne aussi le tissage et la dinanderie, dont les derniers maîtres vivent parfois loin de la Syrie.

Lire et voir l'artisanat d'Alep aujourd'hui

Pour aller plus loin dans l'histoire de ces métiers, trois types de sources se complètent :

  • Le livre de Jean Sauvaget (1941) pour la ville et ses souks, et les ouvrages de l'historien André Raymond sur les grandes villes arabes à l'époque ottomane ;
  • Les articles de revue en accès libre sur Persée, OpenEdition ou Cairn, dont certaines consacrent des numéros entiers à Alep, à son patrimoine et à sa reconstruction, et les publications de l'Ifpo, à Beyrouth ;
  • Les fiches de l'UNESCO, celle de la ville ancienne d'Alep au patrimoine mondial et celle du savon au patrimoine culturel immatériel.

Chaque nouvelle publication sur Alep corrige un peu la précédente : les chiffres de destruction, en particulier, ont changé plusieurs fois depuis 2016. Mieux vaut se fier aux sources datées qu'aux bilans repris sans date, et lire chaque livre ou revue en tenant compte du lieu et de l'année où l'auteur écrivait.

L'artisanat d'Alep en quelques questions

Quel est l'artisanat le plus célèbre d'Alep ?

Le savon d'Alep, à l'huile d'olive et de laurier. Il est connu dans le monde entier et son savoir-faire figure depuis 2024 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Avant le XXe siècle, la soie tissée à Alep était tout aussi réputée.

Le souk d'Alep a-t-il rouvert ?

En partie. Plusieurs sections ont été restaurées depuis 2017 et des boutiques ont rouvert, mais une grande partie du souk reste à reconstruire.

Comment reconnaître un savon d'Alep traditionnel ?

Il est composé d'huile d'olive, d'huile de baies de laurier, de soude et d'eau, sans parfum ajouté. Sa croûte est brun doré et l'intérieur vert. Le cachet de la savonnerie est frappé sur le pain.

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