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Histoire d'Alep : cinq millénaires de civilisations superposées

Histoire d'Alep : cinq millénaires de civilisations superposées

Halab apparaît sur les tablettes d'Ebla vers 2400 avant notre ère : l'histoire d'Alep, ville du nord de la Syrie, couvre près de cinq mille ans d'occupation continue. Citadelle, souks, empire ottoman et fabrication du savon d'Alep à l'huile d'olive et de laurier en sont les repères, jusqu'à la vieille ville inscrite au patrimoine mondial en 1986.

Un nom
Halab dans les textes anciens, Béroé sous les Grecs, Halab encore en arabe.
Une colline
La citadelle, occupée depuis l'âge du bronze, reconstruite par les Ayyoubides.
Un métier
La fabrication du savon d'Alep à l'huile d'olive et à l'huile de laurier, un savon qui a fait voyager le nom de la ville jusqu'en Europe et en France.

Halab, capitale du Yamkhad à l'âge du bronze

Les archives d'Ebla, cité voisine fouillée par une mission italienne à partir de 1964, citent Halab dès le XXIVe siècle avant notre ère. Au début du IIe millénaire, la ville est la capitale du royaume de Yamkhad, une puissance amorrite qui tient la route entre la Mésopotamie et la Méditerranée et rivalise avec Mari et Babylone. Son grand temple, dédié au dieu de l'orage Hadad, se dressait au sommet de la colline qui porte aujourd'hui la citadelle : les fouilles menées depuis les années 1990 y ont dégagé des reliefs de basalte de cette époque.

Vers 1600 avant notre ère, les Hittites venus d'Anatolie prennent et ruinent la ville. Alep passe ensuite de main en main entre Mitanni, Hittites, Assyriens et Perses, sans jamais être abandonnée. C'est ce trait, plus que l'âge seul, qui fait la singularité d'Alep : une même ville habitée au même endroit, dont chaque époque a construit sur les ruines de la précédente.

Béroé, les Romains et la conquête arabe

Après la victoire d'Alexandre le Grand sur les Perses, Séleucos Ier refonde la cité vers 300 avant notre ère sous le nom de Béroé, avec un plan en damier que les rues de la vieille ville suivent encore par endroits. Rome intègre la région en 64 avant notre ère, puis Byzance en hérite. En 637, les armées arabes prennent la ville et lui rendent son nom de Halab.

Au Xe siècle, l'émir hamdanide Sayf al-Dawla en fait la capitale d'une cour brillante où séjourne le poète al-Mutanabbi ; en 962, l'empereur byzantin Nicéphore Phocas la met à sac. Les Croisés l'assiègent en 1124 sans jamais la prendre. Zengi, puis Nur al-Din, en font une base de la reconquête, et Saladin y entre en 1183.

Les Ayyoubides et la citadelle que l'on voit aujourd'hui

La citadelle d'Alep dans sa forme actuelle doit l'essentiel à az-Zahir Ghazi, fils de Saladin, qui gouverne la ville de 1186 à 1216 : glacis de pierre, fossé, porte monumentale à pont coudé, mosquée et palais. La colline, en partie artificielle, domine la ville d'une cinquantaine de mètres. Les Mongols d'Hülegü dévastent Alep en 1260, Tamerlan en 1400 ; entre les deux, les Mamelouks d'Égypte la relèvent et la gouvernent.

C'est aussi l'époque où la ville prend la physionomie qu'on lui connaît : madrasas, hammams, mosquées de quartier et premiers caravansérails autour de la grande mosquée des Omeyyades, fondée au VIIIe siècle et reconstruite à plusieurs reprises.

Comment l'empire ottoman a fait d'Alep une place de commerce mondiale

En 1516, après la bataille de Marj Dabiq, toute la Syrie passe aux Ottomans. Alep devient alors l'un des grands marchés de l'empire, souvent présentée comme sa troisième ville après Constantinople et Le Caire. Les caravanes d'Irak et de Perse y déchargent soie, épices et indigo ; les marchands de Venise, de France, d'Angleterre et des Provinces-Unies y ouvrent des consulats et logent dans les khans. Le plus long souk couvert du monde arabe s'y étire sur plusieurs kilomètres, dont le souk d'Alep aujourd'hui en reconstruction garde le tracé.

La ville mêle Arabes, Turcs, Kurdes, Arméniens, chrétiens de plusieurs Églises et juifs. Le séisme de 1822 tue une grande partie de la population et le commerce décline au XIXe siècle, quand les routes maritimes et le canal de Suez détournent les échanges.

PériodeMaîtres de la villeCe qui en reste
IIIe-IIe millénaire av. J.-C.Royaume de YamkhadTemple du dieu de l'orage, sur la citadelle
vers 300 av. J.-C.Séleucides (Béroé)Plan en damier de la vieille ville
637-1260Arabes, Hamdanides, Zengides, AyyoubidesGrande mosquée, citadelle actuelle
1260-1516MamelouksMadrasas, hammams, khans
1516-1918Empire ottomanSouks couverts, Khan al-Wazir, Khan al-Saboun
depuis 1920Mandat français, puis Syrie indépendante (1946)Ville nouvelle, quartiers d'Aziziyé

Pourquoi le savon d'Alep est lié à l'histoire de la ville

Le savon d'Alep est un savon dur fait d'huile d'olive et d'huile de baies de laurier, saponifiées à chaud avec de la soude. Sa fabrication est attestée depuis des siècles dans la ville : un caravansérail du centre porte même le nom de Khan al-Saboun, le khan du savon. Tout se trouvait sur place, les oliveraies du nord de la Syrie, les lauriers des montagnes voisines et les plantes salines dont on tirait la soude.

Le procédé de fabrication du savon n'a guère changé d'une génération de savonniers à l'autre. La pâte cuit plusieurs jours dans de grandes cuves, puis elle est coulée sur le sol de la savonnerie, où elle forme un lac vert que les ouvriers parcourent chaussés de planches pour l'égaliser. Une fois figée, on la découpe en cubes, chacun frappé du sceau du maître savonnier, puis les pains sont empilés en tours et sèchent de longs mois : l'extérieur prend sa teinte brune, le cœur reste vert. Le taux d'huile de laurier, de quelques pourcents à plusieurs dizaines, distingue les savons doux des savons destinés aux peaux grasses ou sensibles. Ce savon solide, entièrement végétal, s'utilise pour le corps, le visage et même le linge ; un savon d'Alep liquide existe aussi, mais il s'éloigne du procédé d'origine. Pour les usages sur la peau et les bienfaits, la page consacrée aux bienfaits et à l'utilisation du savon d'Alep détaille ce que ce taux change.

La tradition rapporte que les Croisés et les marchands italiens ont fait connaître ce savon en Europe, et on lui attribue souvent une part d'inspiration dans les savons d'huile d'olive de Castille puis dans le savon de Marseille. Ce lien relève davantage de la transmission d'un savoir-faire méditerranéen commun que d'une filiation documentée : il faut le lire comme une histoire de route commerciale, pas comme un acte de naissance.

Comment reconnaître un savon d'Alep fabriqué selon la tradition

Un savon d'Alep traditionnel, à la différence du savon noir ou des savons de toilette industriels, ne contient que de l'huile d'olive, de l'huile de baies de laurier, de la soude et de l'eau. Plusieurs indices aident à le reconnaître :

  • une croûte brun doré et un intérieur vert olive, signe d'un long séchage ;
  • un sceau imprimé dans la masse, et non un logo moulé ;
  • une composition sans parfum ajouté, sans colorant et sans graisse animale ;
  • un pourcentage d'huile de laurier indiqué sur l'étiquette.

Depuis la guerre civile syrienne, une grande partie de la production s'est déplacée hors de la ville, notamment en Turquie et au Liban, souvent par des familles de savonniers alépins. Le savon d'Alep reste pourtant un produit de référence en hygiène et en soin de la peau, vendu dans toute l'Europe. Le nom désigne donc aujourd'hui une recette plus qu'un lieu de fabrication : un savon peut être un véritable savon d'Alep par son procédé sans avoir été fabriqué en Syrie. L'artisanat d'Alep, des soieries au laurier a connu le même exil.

Du mandat français à la guerre

À la chute de l'empire ottoman en 1918, la France reçoit le mandat sur la Syrie et crée un éphémère État d'Alep (1920-1924), avant l'intégration de la ville à la Syrie, indépendante en 1946. La perte d'Antioche et d'Alexandrette, rattachées à la Turquie en 1939, prive Alep d'une partie de son arrière-pays et de son accès naturel à la mer. La ville reste pourtant le premier centre industriel et commercial du pays.

De 2012 à fin 2016, la bataille d'Alep coupe la ville en deux. Les souks brûlent dès 2012, le minaret seldjoukide de la grande mosquée s'effondre en 2013, une partie de la vieille ville est détruite. Le séisme de février 2023 frappe à nouveau les quartiers anciens et endommage la citadelle. Les chantiers de restauration avancent depuis, souk par souk ; l'état actuel de la ville d'Alep et de ses quartiers anciens est décrit à part.

Alep et ses grandes dates : trois points souvent demandés

Pourquoi Alep est-elle célèbre ?

Pour l'ancienneté de son occupation, parmi les plus longues au monde, pour sa citadelle, pour ses souks couverts et pour son savon. La vieille ville figure sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1986, et sur celle du patrimoine en péril depuis 2013.

Quelle est l'origine du nom d'Alep ?

Le nom vient de Halab, déjà employé dans les tablettes d'Ebla. Son sens reste discuté ; une légende le rattache au lait (halib) qu'Abraham aurait distribué aux pauvres au pied de la colline. Alep est la forme passée en français par l'italien Aleppo.

Le savon d'Alep est-il encore fabriqué à Alep ?

Oui, en partie : quelques savonneries ont rouvert dans la ville depuis 2017, mais une grande partie du savon vendu en France vient aujourd'hui d'ateliers installés hors de Syrie par des familles alépines. L'étiquette indique le lieu de fabrication.

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